Sismographie des luttes

28th Jun - 04th Aug 2018

Sismographies des luttes – Vers une histoire globale des revues critiques et culturelles

Cette installation vidéo-sonore rend compte d’un recensement de revues non-européennes ou produites en situation diasporique, dans la suite des courants révolutionnaires de la fin du 18e siècle jusqu’au basculement de l’année 1989 et la fin du monde des deux blocs. Les populations des territoires nommés dans cette œuvre visuelle et sonore ont connu le colonialisme, les pratiques esclavagistes, l’apartheid et le génocide. D’autres subiront de violentes dictatures, de fortes convulsions politiques et culturelles. La lutte contre l’esclavage est peut-être à la source de ce que l’on nomme une revue critique et culturelle, soit un objet matriciel de la modernité. Tout comme la lutte contre le colonialisme. Si par sa nature le colonialisme a affecté nombre de communautés en leur cohésion sociale et culturelle, ce dernier a lui aussi été extrêmement combattu par l’écrit et le geste.

Au 18e siècle, ce que l’on nomme la révolution américaine ne met pas fin à l’esclavage. Ni à la dépossession indienne. C’est le marronnage, cette contestation de l’esclavage par l’esclave qui, dès le 16e siècle, en Afrique d’abord, jusqu’aux Mascareignes, puis dans les Amériques et aux Antilles, par ses pratiques politiques et artistiques clandestines (notamment dans la danse et le chant) et plus tard dans ses récits et textes, alimentera la conscience abolitionniste. De cette période peu d’éléments matériels nous sont parvenus. Et les rares matériaux existants sont difficiles d’accès. Mais là est né un modèle de résistance critique utilisant différents supports, tissus, bois, papiers, et une variété de signes et de dessins.

Leurs équivalents européens pourraient être les modèles de samizdats, ces liens précaires, produits eux aussi dans la clandestinité par une population juive en lutte contre son oppression. Mais toutes ces pratiques, fragiles, se sont dissoutes dans le temps. La revue ne cesse de dire une ambition d’indépendance contrariée parce que faite nécessairement de voix singulières, d’auteurs volontaires, tentés par des perspectives politiques et culturelles renouvelées.

C’est sur l’île d’Haïti que l’on a trouvé la trace la plus ancienne, matérielle et complète de cet exercice éminemment moderne qu’est la revue critique, comme en témoigne L’Abeille Haytienne de 1817. Un document qui dit une volonté constante d’émancipation, qui en fait le vœu. Christophe Colomb y débarque en décembre 1492 et il la nomme de droit Hispaniola. Puis, l’île devient Saint-Domingue, territoire français de plus de 400 000 esclaves soumis à la férocité. CLR James notera qu’en 1789, ce territoire fournira à lui seul les deux tiers du commerce extérieur français.

En 1804, la révolte des populations soumises donne naissance à un état indépendant nommé Haïti. Cette cause acquise, les luttes perdureront. Durant plus de deux siècles, la revue papier a été l’espace d’expériences protéiformes. Nées dans l’urgence et souvent en contexte colonial, portées par une ambition tant critique, politique, qu’esthétique, poétique et littéraire, les revues ont perpétué une inventivité graphique et scripturale dont il faut souligner la rareté.

Elles font constamment irruption dans les luttes que les femmes et les hommes ont menées pour leur émancipation.

Faite à la fois de singularités formelles et de volontés politiques en direction de communautés humaines et de leurs aspirations, la revue, cet objet fragile, réalisée bien souvent dans des conditions d’adversité matérielle, sociale et politique fortes, animée par des causes nobles et l’obstination d’auteurs engagés, témoigne d’une puissance plastique rare. Il faut aujourd’hui, à l’ère du tout numérique, en restituer l’apport et mettre en perspective sa fonction formelle, critique, esthétique et politique à l’échelle mondiale.

Sismographie des luttes – Vers une histoire globale des revues critiques et culturelles, est le résultat d’un long processus de recherche conduit à l’Institut National d’Histoire de l’Art dans le cadre du domaine de recherche, « Histoire de l’art mondialisée », qui a inauguré à cette occasion en 2015 le programme « Globalisation, art et prospective – GAP »[1], qui a permis de mener le projet consacré au recensement et à la connaissance des périodiques culturels non-européens à l’échelle mondiale. L’exposition Sismographie des luttes témoigne de cette recherche. À terme, une base de données dédiée à ces revues sera proposée en accès libre. Elle recense 1200 périodiques.

Cette œuvre est le résultat d’une recherche collective, multilingue et décentrée, telle qu’elle a été menée à l’INHA. Elle fait la démonstration de la pertinence d’une histoire globale de l’art et permet de réévaluer, et surtout de témoigner, de la dynamique intellectuelle, artistique et politique, qui s’est exercée au cœur des empires coloniaux.

L’installation vidéo-sonore se compose de deux films constitués de montages d’images issues des revues critiques et culturelles produites en différents continents et d’un troisième qui réunit des textes manifestes traduits en français, et en adéquation, d’une composition musicale originale réalisée par Jean-Jacques Palix pour l’occasion.

C’est à l’intérieur d’espaces contraints et divisés qu’émerge la revue telle qu’on l’entend : un espace d’expression politique et artistique en quête d’autonomie. Et en ce sens, en raison du recouvrement mondial qu’a été le colonialisme moderne, l’on peut dire que la revue critique et culturelle, souvent née dans l’urgence et la nécessité, est par son hybridité, sa mobilité et son existence précaire, un pur objet de l’expérience coloniale : et ce faisant, par sa nature, un laboratoire de la modernité.

Dans ce montage d’images et de sons, couvertures, textes, portraits de fondateurs, langues et discours, présentent une longue suite d’inventions graphiques réunissant quelques 800 documents. Des figures de femmes et d’hommes apparaissent, intellectuels majeurs, militantes et militants, activistes, femmes et hommes de lettres, artistes : auteurs de textes littéraires, poétiques, visuels et politiques. Ils marquèrent leur époque et au-delà.

Ce sont des voix tentées par des perspectives politiques et culturelles renouvelées, elles se nomment, Pauline Hopkins, Zitkala-Ša, Carlos Montezuma, Ramananda Chatterjee, Hiratsuka Raicho, W.E.B. Dubois, Mohandas Karamchand Gandhi, Marcus Garvey, Lu Xun, Rabindranath Tagore, Paulette Nardal, Chen Duxiu, Oswald de Andrade, René Ménil, Doria Shafik, Aimé Césaire, Doria Shafik, Alioune Diop, Annette Mbaye d’Erneville, Abdellatif Laâbi…

Le déroulement chronologique proposé rend sensible des temporalités communes en des zones géographiques distinctes, et bien d’autres conjonctions territoriales, traversées souvent par des situations politiques semblables, et étonnamment, parfois, bien étrangères au monde européen et ses conflits. Sismographie des luttes, permet ainsi de voir, de lire et de comprendre une certaine écriture de l’histoire du monde. Elle ne s’est pas effectuée à partir des marges ou de la périphérie comme on le dit souvent, mais bien à partir et à l’intérieur d’une immensité territoriale qui couvraient même les archipels. Les revues présentées concernent tous les continents à l’exception peut-être de l’Europe.

Ce que cette histoire nous apprend, c’est ce long continuum de luttes, qui s’est exercé durant plus de deux siècles contre le monde occidental, ses modèles coloniaux et leurs fins. Cette lutte a été constante. Et elle a épuisé plus d’un volontaire. Mais elle a été nécessaire et durable. Et pour se faire elle a été incroyablement novatrice. Et cela en raison même de ce contre quoi elle s’est exercée et s’exerce encore : la folie esclavagiste, sa déraison, et la permanence de sa matrice coloniale.

En lieu et place de l’esclavage, les fugitifs africains et leurs descendants ont offert à une humanité renaissante les voix/es de l’émancipation. Et l’écho de ces voix a été immense. Il n’a eu de cesse d’être porté et discuté. De se transmettre et de se renouveler. Il suffit pour cela d’évaluer comment et combien l’invention graphique et les textes manifestes des revues ont été investis par ces voix. Et cela depuis plus deux siècles. Toute pensée digne de ce nom relève de cet héritage. Il est à la fois formel, esthétique et politique. Sismographie des luttes – Vers une histoire globale des revues critiques culturelles, témoigne de cela.

Sa présentation au Maroc est plus qu’un symbole. C’est à la fois un acte artistique mais aussi un acte politique. C’est être présent dans un pays qui n’a eu de cesse de lutter pour son émancipation et son indépendance. Mais c’est aussi un pays qui a connu la migration et qui est aussi devenu le lieu de passage vers le nord d’une communauté humaine en quête de mobilité et qui se voit chaque jour refoulée.

Kulte, par cette programmation, participe d’une pédagogie. Faire vivre et renaître ce qui ici relève à la fois de la vitalité critique et culturelle qui a été menée par nombre de femmes et d’hommes profondément engagés dans la défense de leur intégrité, et notamment quelques figures majeures de cette région du monde, mais aussi faire advenir à la connaissance ce qui a été recouvert. Enseveli.

Sismographie des luttes – Vers une histoire globale des revues critiques et culturelles
Durée 60 mn

Conception, réalisation:
Zahia Rahmani, responsable du domaine de recherche, « Histoire de l’art mondialisée » à l’INHA

Chargées de la recherche:
Florence Duchemin Pelletier, pensionnaire INHA
Aline Pighin, chargée INHA

Montage:
Thierry Crombet, relativ.design

Musique originale:
Jean-Jacques Palix

Collaboration pour la recherche et la traduction:
Sawssan Alachkar, Lotte Arndt, Marie-Laure Allain Bonilla, Estelle Bories, Jacqueline Estran, Mica Gherghescu, Ghazal Golsheri, Émilie Goudal, Morad Montazami, Esteban Sanchez, Hugo Serafim Ratão, Devika Singh et Annabela Tournon

Avec la collaboration de:
Bibliothèque nationale de France
La médiathèque du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac, Paris
La Bibliothèque Kandinsky MNAM/Centre Georges Pompidou, Paris
L’Institut d’Asie orientale, Lyon
Institut d’études transtextuelles et transculturelles, Lyon

Remerciements à:
Pierre-Yves Belfis, Nicolas Bissi, Jean-Louis Boully, Alix Chagué, Etienne Dobenesque, Sarah Frioux-Salgas, Héloïse Kiriakou et François Guillemot

[1] « Globalisation, art et prospective – GAP », est un programme de recherche collaborative initié par l’INHA, qui regroupe un collectif plurilingue de chercheurs et acteurs de la scène artistique : Lotte Arndt (École supérieure d’art et design de Valence), Marie-Laure Allain Bonilla (Université de Bâle), Estelle Bories (Paris-3), Florence Duchemin-Pelletier (INHA), Mica Gherghescu (Bibliothèque Kandinsky, MNAM/Centre Pompidou), Émilie Goudal (CADIS-EHESS), Morad Montazami (Tate Modern), Zahia Rahmani (INHA), Devika Singh (Université de Cambridge) et Annabela Tournon (CETHA-EHESS).